LEJAPON MODERNE 4

Les Japonais, par ailleurs, sont, au moins en apparence, très accueillants, pour les étrangers. La moindre rencontre, le moindre con¬tact, même fortuit et tout momentané, s’accompagnent de révérences, de sourires, et de petits : « Oyahi ! Oyahi ! » qui ne sont rien autre chose qu’une correcte et cordiale salutation.

Je ne sais guère au monde de spectacle plus divertissant que celui d’un marché japonais. Toute la grossièreté occidentale en est exclue. Dans le vocabulaire nippon, il n’y a d’ailleurs pas de mot injurieux. Et la grammaire japonaise connaît, au contraire, une forme spéciale de politesse excessive, une conjugaison particulière, prodigieusement respectueuse, que l’on emploie bien plus souvent que vous n’imagineriez.

Avant de sortir de la ville, on traverse un vieux quartier, et c’est la campagne.
Ah ! la campagne japonaise, je m’y suis promené bien souvent, j’y ai fait bien des lieues en tous sens, avant de me persuader que j’étais là vraiment dans une vraie campagne, dans de vrais bois, au bord de vrais champs… et que ce n’était pas le plus invraisemblable décor qui se déployait magiquement autour de moi… J’ai toujours cru d’abord, et j’ai cru longtemps que je me promenais, et que je voyais des parcs, des jardins, des parterres.

Pâturages, labourages, voilà des mots beaucoup trop grossiers pour l’adorable délicatesse japonaise ! Il faudrait chercher d’autres expressions, qu’on trouverait peut-être dans les Géorgiques de Virgile. Le moindre paysan possédant trois gradins de terre, — le Japon est fort accidenté : par conséquent, les cultures sont établies en gradins, au flanc des collines, — le moindre paysan qui possède trois gradins sur lesquels il a planté du riz prépare si bien son sol que vous avez l’impression, en découvrant sa terre, d’apercevoir non pas une rizière, mais une pelouse raffinée, qu’un grand seigneur s’est amusé à planter pour récréer ses yeux, et qui bien certainemement n’a pas d’autre usage. Et pourtant, si ! ces gradins de gazon servent à nourrir tout un peuple, car le fond de la nourriture japonaise c’est ce riz qu’on cultive partout, avec délicatesse, avec goût, avec amour, avec art, — avec profit aussi, avec profit immense, — vital !
Les bois de bambous, — dans Kiou-Siou, il y a des bois de bam¬bous, et dans Sikok aussi, et même dans le Japon du Nord ; mais les plus beaux sont près de Nagasaki, je crois, — ces bois de bambous sont si jolis, si soignés, si peignés, que j’avais aussi l’impression de quelque futaie seigneuriale adorablement ménagée.

Au nord, on trouve des arbres plus solennels, de ces cèdres gigan¬tesques dont nous voyons chez nos marchands exotiques, en Europe, le modèle en raccourci. Car les jardiniers japonais savent, d’un arbre qui normalement aurait ses trente mètres de haut, faire une miniature d’à peine quinze centimètres. N’importe ! regardez ces cèdres nains que vous voyez chez tous nos grands fleuristes, multipliez par cent, imaginez le géant que ce sera… Tels sont ces cèdres nippons qu’on nomme Cryptomérias, et qui donnent aux paysages de la Sainte Montagne de Nikkô son aspect assez grave, farouche même. Mais la gravité japonaise est rare. En bloc, l’épithète qui s’applique le plus précisément au Japon, — je veux dire au Japon, tel qu’on l’imagine à première vue, au Japon en surface, c’est l’adjectif joli. Tout, là-bas, est joli, parce que que tout y est menu, mesuré, gracieux, délicat, — exact aussi.
Chez nous, nous nous promenons, et, pour nous promener, nous usons de grossières voitures à moteurs, ou à chevaux. Naturellement, l’automobile existe aujourd’hui au Japon. Mais, il y a vingt-cinq ans, victorias et coupés y étaient inconnus : le Nippon, plus délicat que nous ne sommes, plus soucieux aussi de son réel confort, n’usait que du kourouma. Le kourouma est une réduction de voiture à deux roues ; voiture bonne pour un seul promeneur ; voiture dans les brancards de laquelle un seul « véhiculeur » s’attelle soi-même : un djinn, un homme vigoureux, intelligent et vif, à la fois cocher, guide, postillon et cheval ; un homme merveilleux, capable de jeter derrière soi les kilomètres comme un rabot jette des copeaux de sapin, — sans s’en apercevoir. — Tout au plus, si l’étape était longue, ou s’il fallait aller plus vite que ne vont les autos, le kourouma-djinn s’adjoignait un camarade…

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