LEJAPON MODERNE 5

Car n’allez pas vous figurer qu’un homme coureur était bon seulement pour de toutes petites promenades !… Oh ! non ! Les grandes courses, celles de cinq lieues, de dix lieues, de vingt lieues, n’effrayaient pas les kourouma-djinns. Deux hommes, ou quatre, y suffisaient. La moitié de l’attelage tirait, l’autre moitié se reposait… Se reposer signifie, en l’occurrence, courir à toutes jambes derrière la voiture, afin de relayer de lieue en lieue, mais sans jamais ralentir. Les souliers s’usent vite, à ce métier ; d’autant que les hommes coureurs ne portaient que des souliers de paille, bons à peu près pour trois kilomètres, et qu’on jetait sitôt usés, pour vite en acheter d’autres. La boutique la plus abondante du Japon, c’était celle du marchand de souliers de paille… (Au demeurant, ne croyez pas que vos hommes coureurs vous ruinaient en chaussures ! Non : chaque paire coûtait, uniformé¬ment, deux sous…)

… Et cela, c’est encore une des choses les plus caractéristiques du Japon, et qui a survécu au Grand changement, et qui survit même en¬core, pour un peu de temps au moins…
A noter aussi que le kourouma-djinn, à la fois cocher et cheval, est, neuf fois sur dix, assez intelligent pour que vous ayez à peine besoin de lui dire où vous allez. Il s’en rend compte, d’après votre apparence, d’après votre costume, d’après le jour et d’après l’heure qu’il est. Presque sans attendre vos ordres, il part au galop et vous mène où il juge… Il se trompe quelquefois… Moins souvent que vous ne croiriez !… moins souvent en tout cas que beaucoup d’autres juges, qui n’ont pourtant d’autre métier que le métier de juger…

Cependant, ce mode de locomotion, tout charmant qu’il soit et qui, certes, utilisait plus de sentiers que de chemins pavés, n’a pas empêché le Japon de s’offrir un réseau de bonnes routes, et même de s’octroyer assez vite tout un programme de voies ferrées. Depuis « jour de 1854, qui vit les vaisseaux du commodore Parry bombardan Kogoshima, le Japon, qui jusqu’alors avait eu l’intention bien nette de s’isoler le plus possible de l’Europe, pour garder ses propres coutumes qu’il estimait bonnes, et pour avoir le moins de rapports possible avec les Occidentaux qu’il estimait barbares et grossiers, changea soudain d’avis, comme de conduite. A coups de canon, les Américains lui avaient persuadé qu’il avait tort d’ignorer autrui et que le plus prudent était, désoimais, de se mètre au pas de l’Europe, — de l’Amérique aussi. Le Japon s’y mit tout de suite. Et s’y mettant, il comprit qu’il lui fallait d’abord force ferrailles : vaisseaux à vapeur, cuirassés, canons, chemins de fer. Tout ce qu’il fallait avoir, le Japon l’eût d’ailleurs, et tôt. Il s’ensuit qu’en 1899, c’était quelque chose de très pittoresque qu’un voyage au Japon. Une partie du trajet se faisait en chemin de fer et l’autre partie en kourouma.

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