LEJAPON MODERNE 6

Pierre Loti s’était promené au Japon deux ou trois années avant moi ; et son voyage, pareil à celui que je fis moi-même, il l’a raconté dans un de ses livres, et beaucoup mieux, certes ! que je ne saurais jamais rien raconter. Je vais donc vous demander la permission de citer ces quelques pages… C’est le voyage de Nikkô qu’avait fait Loti. Nikkô est une ville du Nippon septentrional ; et c’est la ville qu’il faut avoir vue au Japon, parce qu’elle est la nécropole très sainte de beaucoup de ces grands shogouns du X Vie siècle dont je vous parlais précédemment.

… Car je ne vous ai rien dit encore, — faute de temps — du Japon artistique. Ne le regrettez pas outre mesure : il y a moins à dire Ià-des- sus qu’on ne se figure en Europe, et le Japon artistique n’est pas abso¬lument original. La grande nation artistique de l’Orient, la géante, c’est la Chine. Le Japon l’a toujours imitée, sans jamais l’égaler. Cependant, le Japon a son art propre, — dérivé de l’art chinois, mais avec force variante ; — et cet art a laissé d’éclatants vestiges, tant en architecture qu’en sculpture, tant en céramique qu’en émaux… à Nikkô, notamment.

Nikkô est, en effet, la métropole artistique du Japon. C’est là que sont les plus beaux temples et les plus nobles tombeaux. Ailleurs sont d’autres temples, d’autres tombeaux, d’autres splendeurs ; à Kioto, qui fut la capitale sainte, et même à Tokio, la capitale des Mikados d’aujourd’hui, jadis capitale des Shogouns. Mais enfin, Loti ayant été à Nikkô, allons-y avec lui :

Pendant que tout est frais encore dans ma mémoire, je vais conter ici par le menu le pèlerinage que je fis à cette Sainte Montagne, par de belles journées de novembre, par un temps d’été de la Saint-Martin déjà froid, mais tranquille et pur.
D’abord, le départ de Yokohama, la ville de tous les pays et de tout le monde ; départ très banal, en chemin de fer, par le train de six heures trente du matin.

Un peu drôle tout de même, ce chemin de fer japonais, avec ses longs wagons étroits, où, dans le plancher, sont percés de distance en distance des crachoirs pour les petits pipes des dames.
Le train file vite, au milieu de campagnes fertiles. Mes quarante premières lieues se feront ainsi, il y en aura pour sept heures environ. Puis, vers deux heures de l’après-midi, à Utsunomya, une grande ville du Nord, je descendrai forcément parce que la voie ferrée finit là. El je continuerai mon voyage en un petit char roulé par deux hommes coureurs, comme cela se pratique au Japon, où les voitures sont inconnues ,7.
Dans mon compartiment, deux autres voyageurs : un colonel japonais et la noble dame son épouse.
Lui, qui dans sa première jeunesse a dû porter armure effrayante, casque à longues antennes et masque de monstre, est correctememnt sanglé aujourd’hui dans un uniforme européen : culottes ajustées, dolman de cavalerie à brandebourgs, large casquette plate à la russe, gants de peau de daim, cigarette turque ; air très militaire, vraiment pas ridicule.
Elle, restée absolument Japonaise d’attitude et de costume. Elégance simple et distinguée de femme comme il faut. Figure pâle et fine, poudrée à blanc, long cou d’albâtre. Mains toutes petites, sourcils rasés, dents laquées de noir. Plus jeune, mais des cheveux de jais, où ne se mêle aucun fil d’argent ; chignon compliqué, lissé avec tant de soin et tant d’huile de camélia, qu’on dirait une sculpture en laque ; grande épingles d’écaille blonde, piquées là-dedans avec un goût très sûr. Trois ou quatre tuniques superposées, de coupe japonaise ancienne, en soie mince de diverses couleurs sombres : violet, bleu marine, gris de fer, marron ; la tunique de dessus brodée, au mi- lieu du dos, d’un petit rond blanc dans lequel se dessinent trois feuilles d’arbre — et qui est le blason de famille de la dame. De temps à temps, elle fume sa pipe de poupée et se baisse pour la tapoter par terre contre le rebord d’un crachoir : Pan ! pan ! pan ! pan ! très vite ,8.

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